« Quand on a entendu ce qu’il s’était passé à Espaly – le tir à la carabine sur un enfant, les propos racistes – on a tout de suite pensé à la rue Pannessac. » Abdelhak réside depuis plus de 50 ans dans un appartement à deux pas du petit quartier de l’Arbousset, à Espaly-Saint-Marcel (43). Il y a deux mois, la presse s’est bousculée dans cette petite ville rurale de 3.500 habitants. Michel V., retraité de 65 ans, tire avec une carabine à plomb sur Reda, 10 ans. L’assaillant présumé aurait crié « dehors les Noirs et les Arabes ». Une enquête est ouverte pour injures publiques en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion. L’émoi est national. Localement, le souvenir d’un drame datant de 1985 ressurgit. Celui de la rue Pannessac, à 2 kilomètres de là, dans la ville limitrophe du Puy-en-Velay (43). Abdelhak a 15 ans au moment des faits :
« Il y avait une fête. Des voisins sont venus armés d’un fusil. Ils ont tiré dans l’appartement. »

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian
Deux personnes sont tués, Ali Achaoui, 31 ans, et Ali Benyakoub, 58 ans. « Ils sont morts parce qu’ils s’appelaient Ali. Cette histoire a toujours été présente et fait partie de notre quotidien », souffle Jamila El Aazzouzi, la tante de Reda, le garçon qui s’est fait tirer dessus. Elle a grandi avec la fille d’un des défunts, Nour (1), rongée par la peine. Cette dernière n’a pas souhaité prendre la parole, préférant laisser son amie raconter sa souffrance. « Nour était dans les bras de son père quand on lui a tiré dessus. Elle a énormément souffert de ne pas avoir grandi avec lui… »

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian
Mais dans le bassin ponot, certains voisins minimisent ces violences, tant en 1985 qu’en 2026, créant une cassure profonde. « Cette histoire avec l’enfant a pris beaucoup trop d’ampleur. Michel en avait marre, c’était un conflit de voisinage », juge l’une d’elles sur l’agression d’Espaly de cette année. « Il n’y a rien de raciste », lancent d’autres. Une vieille dame, qui a connu le meurtre de la rue Pannessac, assure même :
« Là aussi, il y avait trop de bruit. Les voisins étaient excédés et ils ont tiré. »
Paroles décomplexées, insultes racistes, tags xénophobes, les riverains issus de l’immigration dénoncent une montée des idées d’extrême droite qui gangrène leur quotidien. « Le racisme je l’ai toujours vécu, en 1985 comme aujourd’hui », souffle Abdelhak.
« La jambe de mon mari était cassée en deux »
Les allées du lotissement de l’Arbousset sont quasiment désertes en ce mois de juin. Les rares personnes à s’aventurer sous le soleil de plomb pressent le pas. Assise sur le canapé du salon de sa mère – qui vit dans le quartier depuis plus de 40 ans – Jamila El Aazzouzi revient sur ce calme dimanche de printemps qui a viré à l’horreur. « Mon neveu est traumatisé. Depuis cette chasse à l’enfant de couleur, il a changé. » Il est 15 heures quand des gamins jouent au foot, comme à leur habitude, sur la large place entre les bâtiments. Michel V., 65 ans, sort de chez lui excédé. Selon plusieurs témoignages, il brandit une carabine à plomb, menace, puis tire en direction du groupe d’enfants, âgés de 6 à 11 ans. Reda affirme qu’un projectile est passé près de lui, lui frôlant le mollet. Son père, Noureddine, découvre son fils choqué, désormais anxieux, qui craint de sortir, d’aller à l’école ou de rester seul. Après une nuit en garde à vue, le tireur présumé ressort libre, évoquant un « coup de colère » et des tirs « en l’air ». À StreetPress, Michel V. ajoute : « Je n’ai rien à dire aux journalistes. (…) Foutez-moi la paix, s’il vous plaît (…) La justice suit son cours. » Il a depuis été relogé dans un autre appartement HLM, hors du quartier.

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian
À VOIR AUSSI : « Il a tiré sur mon fils » : pourquoi l’enquête a ignoré la haine du tireur ?
À 500 mètres du lotissement, dans le jardin ouvrier réservé aux résidents, des membres de la communauté marocaine ont été touchés par ce drame. « Il y a des similitudes entre ce qu’il s’est passé cette année et il y a 40 ans, c’est sûr. Même si ce n’est pas exactement la même chose », précise Fatiha. Elle est la femme d’un des deux blessés graves. « La jambe de mon mari était cassée en deux [après avoir sauté par la fenêtre pour s’enfuir]. » Le deuxième homme à s’être défenestré est devenu paraplégique, raconte-t-elle :
« À l’intérieur de l’appartement, quelqu’un a eu la main arrachée. Mon époux a très mal vécu cette histoire. Son frère et son neveu [Ali Achaoui et Ali Benyakoub] sont décédés. »
Dans ce logement, une fête était organisée pour le baptême d’un enfant. Des voisins, dont un homme nommé Charles Mandon, seraient montés plusieurs fois, armés d’un fusil, pour exiger de faire moins de bruit. Avant qu’une bagarre n’éclate et que des tirs ne retentissent.
Pour la communauté maghrébine, le mobile raciste ne fait aucun doute. « Le voisin avait déjà eu beaucoup de propos haineux. Il se plaignait parce qu’il n’aimait pas les Arabes », détaille Fatiha. Dans un article du journal local La Montagne daté du 28 décembre 1985, intitulé « Le Puy en état de choc », [Archives départementales de la Haute-Loire, 2 PB 57], il est écrit : « Un cousin d’une des victimes affirme qu’il a crié “sales Arabes” ». Pour ces crimes, Charles Mandon a été condamné en 1987 à dix ans de prison, et son fils à trois.
« Le type qui a tiré avait absolument le droit »
À Espaly, pour les tirs sur Reda, seule une enquête pour « violences avec armes » est ouverte dans un premier temps. L’homme est pourtant connu pour sa haine, qu’il reconnaît volontiers. Dans une vidéo capturée quelques semaines plus tôt, il clame « je sais que je suis raciste et je suis fier d’être raciste ». Il faut attendre deux jours pour que le procureur du Puy-en-Velay en ouvre une seconde pour injures publiques en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion – notamment après la mobilisation des habitants, ainsi qu’un signalement de SOS Racisme et du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples).

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian
Malgré tout, plusieurs voisins refusent de reconnaître le caractère raciste de l’agression. À l’image de Gisèle (1), qui habite dans le lotissement depuis plus de 50 ans. « Cette histoire a pris beaucoup trop d’ampleur. » Depuis la fenêtre de son appartement de l’Arbousset, situé au rez-de-chaussée, elle s’agace :
« Michel en avait marre d’être insulté, qu’on lui crache dessus, qu’on pisse sur sa porte d’entrée. Il n’aurait pas dû sortir son arme, mais il n’y avait pas de racisme. C’était un conflit de voisinage. Et je pense qu’il est aussi un peu malade. »
Abdelhak Aghzaf, élu municipal d’opposition (Divers Gauche) du Puy-en-Velay, s’indigne : « Il n’a jamais été question de crachat, d’urine, ou de vitres brisées. Ce sont des enfants qui s’amusaient. » Il insiste sur les relents nauséabonds de ces commentaires animalisants.

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian
Aux côtés de l’octogénaire Gisèle, dans l’ombre de l’appartement, une de ses amies qui habite dans un autre immeuble espaviot souffle : « Ils se sont victimisés. Moi aussi, on a attaqué mon fils au couteau pour une bagatelle. C’était un Arabe. Et ça n’a pas fait autant de bruit. » Puis, à la mention des crimes de la rue Pannessac, elle enchaîne, tout en niant la dimension raciste : « Là aussi, il y avait trop de bruit. Les voisins étaient excédés et ils ont tiré. »
Deux kilomètres plus loin, Place du Marché au Puy-en-Velay, dans la plus vieille fromagerie ponote, Jacqueline, 81 ans, s’affaire dans la boutique qu’elle occupe depuis 1964. Sur les murs, trônent des photos de ses idoles, dont plusieurs acteurs américains, et de Kate Middleton, des tasses ou encore des souvenirs du Mexique, où elle a souvent voyagé avec son mari, aujourd’hui défunt. Il y a 40 ans, elle habitait déjà à quelques numéros du lieu du crime de la rue Pannessac :
« Le type qui a tiré avait absolument le droit, parce que les autres l’emmerdaient sans arrêt. Il avait des voisins arabes – enfin moi je dis arabe, mais on s’en fout. Ils faisaient un bazar comme certains enfants. »

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian
« Il n’y a rien de xénophobe », tranche-t-elle, avant de préciser : « Après je n’étais pas dans l’immeuble, je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé ». Au fil de la conversation, elle oppose « eux », les personnes issues de l’immigration, à « nous », les blancs. « Mais je ne suis pas raciste. Dans la rue, il y avait une vieille folle à l’époque qui criait qu’on l’était. Faut pas déconner. » La suite de son discours est pourtant d’une extrême violence :
« Je crois que mon mari et moi on aurait fait pareil si on était face à des gens qui font la bamboula toute la nuit. Il faut les mettre sur un bateau et les lancer dans un trou à requin. »
Quelques minutes plus tard, elle qualifie l’ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira de « négresse », une insulte d’une grande brutalité héritée de la colonisation et de l’esclavage.

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian
« Sous-race »
En 1985, un journaliste de La Montagne, qui couvrait la manifestation antiraciste de soutien aux familles des victimes de la rue Pannessac, écrit : « Sur le parcours, une femme d’une soixantaine d’années s’est écriée depuis le trottoir : “La France aux Français !” Elle a été immédiatement ceinturée et jetée à terre. En larmes, elle s’est réfugiée dans un café proche, répétant sans cesse au serveur : “Vous comprenez, je leur ai seulement dit que la France devait rester française. Vous qui êtes Français, vous devez me comprendre.” »
À quarante ans d’écart, les mêmes rhétoriques racistes transparaissent. Abdelhak l’habitant depuis plus de 50 ans d’Espaly, décrit résigné : « En 1985, les gens n’avaient pas pris l’affaire au sérieux. Par la suite, il y a eu d’autres événements traumatisants ». En 1993, un groupe d’une dizaine de skinheads vandalise les deux mosquées du Puy-en-Velay, avant de caillasser des voitures et de lancer des projectiles sur des Marocains. Un homme a été éborgné suite à la violence des coups. Dans la préfecture de la Haute-Loire, haut-lieu du catholicisme, un virage à l’extrême droite s’opère depuis une dizaine d’années, juge l’élu d’opposition Abdelhak Aghzaf. En témoigne l’apparition de tags comme « FAF » pour l’acronyme « France aux Français », ou des croix celtiques, qui ont recouvert les murs à divers endroits de la ville.
À LIRE AUSSI : Au Puy-en-Velay, fief de Laurent Wauquiez, la haine raciste et islamophobe s’enracine
Au mois de mars, c’est le carré musulman du cimetière du Puy qui a été vandalisé. Neuf planches en bois sur lesquelles figuraient les noms, prénoms, date de naissance et de mort de personnes ont été arrachées, coupées puis dispersées. Parmi elles, plusieurs correspondaient à des sépultures de bébés. Quatre mois avant, au mois de novembre 2025, c’était la mosquée de la ville qui était visée. Un individu s’y est introduit dans l’après-midi avant de renverser des chaises, déchirer des Coran, qu’il a ensuite dispersés dans la pièce avant de les recouvrir d’eau. « L’islamophobie est quotidienne », déplore l’élu de gauche. Abdelkrim, un habitant du Puy depuis sa naissance, abonde. L’homme de 60 ans raconte être victime de propos racistes récurrents :
« Récemment, un homme m’a insulté dans la rue de sous-race. »
L’élu Abdelhak Aghzaf pointe « la responsabilité de la classe politique actuelle » – tenant le même discours que SOS Racisme ou le MRAP quarante ans auparavant au sujet du crime de la rue Pannessac. « Ces faits s’inscrivent dans un climat où la haine se libère et se banalise. Où l’on s’autorise à viser, à exclure, à humilier. 40 ans après ce qu’il s’est passé, sommes-nous condamnés à revivre les mêmes dérives ? Avons-nous si peu appris ? »

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian
« Une véritable cassure »
Zoubida parle de « véritable cassure » dans le lotissement de l’Arbousset. Après 34 ans sur place, elle désespère : « Avant, tout le monde se disait bonjour. Aujourd’hui, des voisins ne nous parlent plus. Je suis extrêmement déçue. » En fin de journée, quand les températures se montrent enfin plus clémentes, Zoubida et d’autres se retrouvent dans le jardin ouvrier pour cultiver entre autres salades, légumes et herbes aromatiques. Pas une seule personne n’est blanche – dans un endroit pourtant censé créer du lien et rassembler. Jamila, la tante de Reda, avance :
« Avant, c’était Espaly Family. Il n’y avait pas de différence, je ne la sentais pas. »
Les personnes qui hier montaient prendre le thé chez elle la regardent désormais de travers. Elle les croise pourtant depuis l’enfance : la mère de famille a grandi là. Elle aussi a joué dans le lotissement, des années auparavant, avec sa sœur. « C’est terrible parce qu’on ne se doutait pas de leur racisme. Maintenant, il y a deux clans. »

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian
En fin d’après-midi, Gisèle, son amie et quelques autres voisins ont préféré s’installer en cercle dans un coin d’ombre entre les immeubles. La première débite rapidement : « On ne leur parle plus [sous-entendu les noirs et les arabes] à cause de ce qu’ils ont fait. Affirmer qu’on est racistes… C’est n’importe quoi, j’ai un gendre qui est Tunisien. » Avant de dériver sur la fête des voisins organisée le 23 juin prochain, à laquelle elle ne compte pas se rendre :
« Il y aura sûrement la danse des nègres et du foot comme les Noirs aiment ça. »

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian
À ses propos xénophobes, son amie surenchérit. « Les étrangers sont mieux aidés que les Français, c’est sûr. » Et Gisèle d’abonder : « Ils sont mieux habillés que nous le samedi à l’époque. Ils sont aidés, ils font du sport, ils font du foot. » « Il y a beaucoup de précarité ici. Les gens sont malheureux et cherchent un coupable », souffle Jamila. Selon l’Insee, en 2023, 16% des habitants d’Espaly-Saint-Marcel vivaient sous le seuil de pauvreté, pour 13,3 % pour la commune du Puy-en-Velay – soit moins de 1.314 euros par mois.

/ Crédits : Alexandre Bagdassarian
Jamila sait-elle ce que le groupe pense de la fête des voisins ? Elle a pourtant l’espoir d’apaiser les relations et de faire comprendre que le racisme n’a pas sa place à Espaly. « On ne veut plus faire comme nos parents, qui avaient peur et n’osaient pas se rebeller, de crainte de se faire tabasser. » Le 14 juillet, l’habitante a organisé une seconde fête, cette fois « de l’amitié ». « Pour montrer qu’on est ensemble. » N’en déplaise à Gisèle.
(1) Le prénom a été modifié.
Ne manquez rien de StreetPress,
Abonnez-vous à notre newsletter
La fonction de cc-portes-auvergne.fr étant de collecter sur le web des articles sur le sujet de Les portes de l’Auvergne puis les diffuser en répondant au mieux aux interrogations des personnes. L’équipe cc-portes-auvergne.fr vous soumet cet article qui parle du sujet « Les portes de l’Auvergne ». Cette chronique a été reproduite du mieux possible. Vous avez la possibilité d’écrire en utilisant les coordonnées fournies sur le site pour apporter des explications sur cet article qui traite du thème « Les portes de l’Auvergne ». En consultant régulièrement nos contenus de blog vous serez informé des futures parutions.
