
19 avril 2026, Espaly-Saint-Marcel, Haute-Loire (43) – Il est 15 heures, Michel V. sort de chez lui armé d’une carabine à plomb et poursuit des enfants, âgés de 6 à 11 ans. Il tire sur l’un d’eux en proférant des insultes racistes (1). Un mois après, le choc est encore palpable dans le lotissement de l’Arbousset, à Espaly-Saint-Marcel, petite commune de 3.500 âmes en Haute-Loire, voisine du Puy-en-Velay. « Le racisme n’est pas quelque chose de nouveau ici, mais c’est devenu tellement décomplexé qu’un monsieur vise des gamins avec une carabine à plomb », résume Saloua El Aazzouzi, la tante du petit garçon visé, Reda, qui a longtemps habité à l’Arbousset. Celle qui est par ailleurs élue d’opposition au maire UDI du Puy-en-Velay dans le groupe le Puy-en-Commun (divers gauche) considère l’affaire comme « symptomatique de la banalisation du racisme ».
D’autant que, dans un premier temps, les insultes racistes ne sont pas prises en compte par les autorités judiciaires. Seule une enquête pour « violences avec arme » est ouverte. Il faudra attendre deux jours pour que le procureur du Puy-en-Velay ouvre une seconde enquête pour injures publiques en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion. Le père de Reda affirme que lors de sa première audition, les propos racistes n’ont pas été retranscrits dans sa plainte :
« Je m’en suis rendu compte en relisant ma plainte à tête reposée, alors que mon fils et moi l’avions bien mentionné lors de notre audition. »
Contacté à ce sujet, le commissariat avait renvoyé vers le parquet. Si les faits sont graves, ils ne surprennent pas l’opposition qui siège à la mairie du Puy-en-Velay, qui constate une montée de l’extrême droite dans le bassin ponot « en toute impunité ». Dans cette petite ville médiévale d’à peine 20.000 personnes, haut-lieu du catholicisme et conservatrice, un virage à l’extrême droite s’opère depuis une dizaine d’années. « Le Puy est devenu le terrain de jeu des extrémistes haineux et les nombreux actes récents en témoignent », ont déclaré les élus Puy-en-Commun dans un communiqué en avril. Il suffit de marcher dans les rues de la préfecture de Haute-Loire pour s’en rendre compte. Cours Victor-Hugo, les murs d’une école maternelle ont été couverts de plusieurs croix celtiques et de l’acronyme « Faf », pour « France aux Français ». Idem dans la vieille-ville, où fleurissent également des tags « Virage Sud de Lyon », un groupe de supporters de l’Olympique lyonnais, dans lequel gravitent des militants d’extrême droite. « Une enquête préliminaire est en cours sur ces faits, la mairie a déposé plainte », indique le procureur de la République du Puy-en-Velay, Antoine Jocteur-Monrozier.
« On a des personnes qui nous attaquent de toutes parts »
Depuis janvier 2025, les actes racistes, antimusulmans et les actions de l’extrême droite se multiplient dans le fief de Laurent Wauquiez, député de Haute-Loire et maire du Puy-en-Velay de 2008 à 2016, où il se rend très régulièrement. Quelques semaines avant les tirs racistes d’Espaly, fin mars, le carré musulman du cimetière du Puy-en-Velay a été vandalisé. Neuf planches en bois sur lesquelles étaient inscrits les noms, prénoms et dates de naissance et de mort des personnes décédées, ont été arrachées, coupées en deux et dispersées. Parmi les sépultures visées, plusieurs correspondent à des tombes de bébés. « On pense que c’était prémédité : il faut savoir qu’il y a un carré musulman dans le cimetière. On ne le voit pas en entrant », affirme Rachid Lyazghi, membre du bureau de l’association qui gère la mosquée du Puy-en-Velay, et qui s’occupe avec la mairie du cimetière. Il se dit choqué, mais résigné :
« Ça fait mal au cœur. On ne l’accepte pas mais on doit vivre avec. On a des personnes qui nous attaquent de toutes parts, mais on ne répondra pas. Ce qui a été dur aussi, c’était de l’apprendre par la presse. Ni la mairie, ni le commissariat ne nous ont prévenus. »
Quatre mois auparavant, le dimanche 30 novembre 2025, un peu après 15 heures, un individu s’est introduit dans la mosquée Ar-Rahma, située sur les hauteurs de la ville. Dans la salle de prières des hommes, il a renversé des chaises et a déchiré plusieurs Corans, les a dispersés dans la pièce et a « versé de l’eau dessus, on espère que ce n’était pas autre chose », précise Rachid Lyazghi – qui craint que le mis en cause ait uriné sur les ouvrages religieux. « Déchirer le livre sacré, c’est extrêmement grave, ça nous a beaucoup atteints », dénonce Abdelhak Aghzaf, fidèle de la mosquée et élu d’opposition du Puy-en-Commun à la mairie.
La communauté qui fréquente la mosquée est encore traumatisée. « Surtout les enfants, car certains d’entre eux étaient présents lors des dégradations. Ils étaient dans une petite salle fermée en train d’apprendre l’arabe », raconte Rachid Lyazghi :
« Leurs parents se demandent s’ils sont toujours en sécurité ici. »
Idem du côté des personnes âgées. « Avant, les anciens restaient entre deux prières, pour réciter le Coran, lire, discuter. Maintenant ils osent moins car ils ont peur d’être seuls dans la mosquée », déplore Abdelhak Aghzaf. Depuis les faits, les responsables du lieu de culte ont décidé de sécuriser le bâtiment avec l’installation, entre autres, de nouvelles caméras. Ils ont aussi organisé la pose de portes et de fenêtres plus résistantes. Montant de l’opération ? 15.000 euros.
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Concernant les dégradations commises à la mosquée, une plainte a été déposée au commissariat du Puy-en-Velay et une enquête en flagrance du chef de dégradations a été ouverte. Cependant, le motif de « dégradation commise en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion » n’a pas été retenu. Idem pour les actes de vandalisme survenus au carré musulman du cimetière. « Aucune interpellation n’est intervenue à ce jour », indique le parquet du Puy-en-Velay au sujet des deux affaires.
Une librairie d’extrême droite, repaire de la fachosphère régionale
Selon le Réseau antifasciste de Haute-Loire (Rafahl), ainsi que les membres de l’opposition, la montée en puissance de l’extrême droite serait liée à l’arrivée en 2021 des Arts enracinés, une librairie d’extrême droite au Puy-en-Velay. « L’ouverture du lieu a déplacé le curseur et le degré d’indignation. Ça a ouvert la fenêtre d’Overton et permis à l’extrême droite radicale de s’implanter », analyse Saloua El Aazzouzi, la tante du garçon visé par un tir et élue d’opposition. Depuis quelques mois, le local, situé dans la vieille-ville, est fermé. « Nous sommes partis à l’étranger pour des raisons familiales », écrit sur la page Facebook de l’établissement le gérant Maxime Sanial, proche de nombreux militants d’extrême droite. En 2023, le préfet de Haute-Loire a fait un signalement à son sujet après un salut nazi dans une vidéo publiée sur ses réseaux sociaux. « La procédure ouverte du chef de discrimination raciale ou religieuse a fait l’objet d’un classement sans suite pour absence d’infraction », rapporte le procureur du Puy-en-Velay.
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La boutique de Maxime Sanial reste aujourd’hui accessible en ligne. À la vente ? Des ouvrages d’auteurs négationnistes, antisémites, racistes ou néonazis, tels que Vincent Reynouard ou Robert Faurisson. Au fil des années, la librairie est devenue le repaire de la fafosphère régionale, attirant des militants d’extrême droite de Clermont-Ferrand (63), de Lyon (69) et même de plus loin en France. Yvan Benedetti, pétainiste et antisémite notoire, à la tête du mouvement des Nationalistes, a également été un habitué de l’échoppe, où il a animé plusieurs conférences. Lors des élections législatives en 2022, des militants du mouvement ont même collé plusieurs affiches à la gloire de Pétain sur les panneaux électoraux, accompagnées de slogans comme : « Défends ta peau, défends ton drapeau ». Selon le parquet, « une enquête a été réalisée mais a été classée sans suite, aucun auteur n’ayant été identifié ».
« Un autre coupable de cette banalisation de l’extrême droite s’appelle Laurent Wauquiez »
Face à ces actes, la municipalité du Puy reste relativement silencieuse et inactive. Le maire Michel Chapuis n’a pas eu un mot concernant l’affaire d’Espaly. Pour les dégradations du carré musulman, il ne les a pas qualifiées d’islamophobes dans le Progrès : « Je me garde bien pour le moment de qualifier la teneur de ces actes ». Quant à la mosquée, il ne s’y est pas rendu, mais est allé au rassemblement de soutien organisé devant la préfecture par un élu de l’opposition, Fabien Surrel. « Il a pris la parole pour dire qu’il était d’accord avec ce que j’avais dit et que ce n’était pas acceptable. Selon moi, il a parlé à ce moment car le ministre de l’Intérieur avait dénoncé ces actes et que c’était juste avant les élections municipales », pense l’élu. Mais le 23 avril, interpellé par les élus du Puy-en-Commun lors d’un conseil municipal sur cette montée de la haine, l’édile a répondu :
« Lorsque les faits sont avérés, nous condamnons. (…) Là, vous les instrumentalisez, vous alimentez des peurs injustifiées. Il ne faut pas surinterpréter chaque rumeur. »
Laurent Johanny (Génération·s), élu d’opposition, pointe un « autre coupable de cette banalisation » : Laurent Wauquiez. « Une figure forte dans cette agglomération », dit-il avant de développer :
« Il n’a eu aucun mot concernant le carré musulman, ou l’affaire d’Espaly. Il a contribué à la normalisation de l’extrême droite, de par sa proximité avec des personnalités comme Éric Zemmour ou ses dérives racistes. »
L’élu fait notamment référence à la proposition du député de Haute-Loire d’organiser une primaire de la droite allant d’Edouard Philippe à Sarah Knafo, ou celle consistant à envoyer les personnes sous OQTF à Saint-Pierre-et-Miquelon. Le député de Haute-Loire a toutefois adressé « tout [son] soutien à la communauté musulmane ponote » après les dégradations à la mosquée. Mais s’il a « demandé que toute la lumière soit faite dans les plus brefs délais » et assuré sa « confiance aux forces de l’ordre pour mener les investigations nécessaires », six mois après, « les investigations techniques sont en cours » d’après le parquet du Puy.
« Aucune action concrète n’a été menée par les pouvoirs publics pour enrayer l’extrême droite. On a l’impression qu’ils ne prennent pas ces actes racistes au sérieux », souffle Abdelhak Aghzaf. L’opposition et Saloua El Aazzouzi évoquent la venue du Premier ministre Sébastien Lecornu le 1er mai dans une petite commune située à une vingtaine de kilomètres du Puy pour défendre l’ouverture de boulangerie et de fleuristes ce jour férié :
« C’était quelques jours après ce qu’il s’était passé à Espaly et il n’est pas venu, il n’a pas eu un mot pour les victimes. »
Cette montée de l’extrême droite se ressent aussi dans les urnes. Lors des élections législatives anticipées de 2024, Laurent Wauquiez, pourtant extrêmement bien implanté dans le territoire, a été talonné au premier tour par le candidat RN, parachuté dans le département, avec 36,8 % des voix au premier tour contre 34 %. Face à ce phénomène, l’opposition, le Rafahl et le membre du bureau de la mosquée ne cachent pas leur inquiétude. Rachid Lyazghi angoisse : « On craint des agressions physiques, qu’ils passent de déchirer des Corans à l’intérieur des mosquées à s’en prendre aux gens physiquement. » Fabien Surrel complète :
« L’extrême droite est en train de faire une révolution culturelle, et ça fonctionne. Quant aux présidentielles qui arrivent l’année prochaine, j’ai extrêmement peur du résultat. »
(1) Contacté dans le cadre de notre enquête vidéo, Michel V. n’a pas souhaité répondre à nos questions. « Je n’ai rien à dire aux journalistes. Ma version des faits… vous la connaissez tous de toute façon, par vos confrères et tout. Il y a surtout du mensonge. Donc foutez-moi la paix, s’il vous plaît (…) La justice suit son cours. » Il est présumé innocent en attente d’un procès.
Contactés, Laurent Wauquiez et le maire Michel Chapuis n’ont pas donné suite à nos sollicitations.
Illustration de Une de Mila Siroit.
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